Le sommaire, c'est par là :

jeudi 23 août 2018

Câlin atomique


Il y  a des patients qui font du bien.

Je ne parle pas de ceux qui ont des dons d’orateurs et clament à longueur de temps que le corps paramédical est merveilleux, qu’infirmières et aides-soignantes sont des saintes à l’empathie inégalable.
Non, je parle du patient discret, silencieux. Celui qui souffre et auprès duquel on passe beaucoup de temps. Parfois en silence et d’autres fois en parlant de la pluie et du beau temps (dans ma région, surtout de  la pluie…)
Je parle de celui qui, sans que vous ne l’ayez vu venir, vous lâche une bombe, une arme atomique qui vous bouleverse et déclenche un véritable cataclysme émotionnel.

Je suis un être humain comme les autres. J’ai des hauts et des bas. Des jours avec et des jours sans. Avec la positive attitude ou sans l’envie de sourire.
Parce que, comme tout le monde je vis des choses difficiles : la perte d’un être cher, une déception amoureuse, une dispute avec un proche.
Alors oui, des fois je vais travailler le cœur lourd et ces jours là, je suis peut-être moins loquace qu’à l’ordinaire. Je tente du mieux que je peux de ne pas le montrer parce que ça fait partie de mes fonctions premières d’apporter du réconfort à ceux qui en ont besoin.Je souris malgré tout. Mais parfois, ma banane de façade n’est pas assez large pour cacher mon amertume.😔

Je me souviens que je m’occupais depuis 3 jours d’une patiente que je nommerai Madame D. Elle était douce, sympathique, discrète. Nous parlions de choses et d’autres pendant que je réalisais ses soins. Nos conversations étaient basiques et menées dans un respect spontané. Je me souviens qu’elle souffrait beaucoup après sa chirurgie. Elle exprimait sa douleur avec pudeur mais acceptait volontiers les antalgiques que je lui proposais à chaque tour. Je tentais du mieux que je pouvais de l’aider à se sentir mieux sans avoir l’impression d’en faire des tonnes. J’aurais pu faire encore davantage. Lui donner plus que des traitements en intraveineux, une aide pour s’installer confortablement ou un massage pour soulager son dos fragilisé par son alitement. J’aurais pu donner beaucoup plus…. Mais ce jour là, une boule dans ma poitrine accaparait toute mon attention. Une masse lourde et infiltrante qui m’empêchait de respirer normalement  et dont les ramifications jusqu’à mon estomac me coupaient l’appétit.

J’étais triste.

Dépassée par ma vie personnelle et professionnelle. Je n’étais plus qu’une logisticienne gérant une maison avec 3 enfants (course, ménage, repas, factures, courses-ménage-repas-factures, coursesménagerepasfactu…..ZZZZZZzzzzzzzz). Je me sentais lasse et épuisée par mes journées à l’hôpital, dans le même service depuis 8 ans. J’avais l’impression de passer à côté de ma vie et ce jour-là je n’avais envie que d’une chose : faire disparaitre cette boule dans ma poitrine. Il me restait encore 2 jours à travailler avant mes prochains repos et je pointais depuis 3 matins déjà. Bref j’étais épuisée moralement. Ce n’était pas la 1ere fois que ça arrivait mais la seule solution que j’avais trouvée auparavant consistait à me centrer sur moi-même en m’isolant ou en récoltant les effets apaisant du rire de mes enfants lorsque je les retrouvais le soir.
Aucune de ces 2 solutions n’était envisageable alors. Impossible de s’isoler au milieu d’une équipe d’une vingtaine de personnes et mes bébés d’amour étaient à l’école. (Bah oui, si j’avais eu le droit d’amener mes enfants avec moi dans le service je les aurais gardés  à côté de mon cœur et ils auraient fait la misère à cette fucking boule !)

Je savais que madame D devait sortir le lendemain matin et étant d’après-midi, je ne la reverrais pas. Je décidai de la saluer en faisant mon dernier tour de la journée :

-Je vous souhaite un bon retour à la maison madame D !
-Ah vous partez ?

Elle souriait même si elle ne pouvait cacher une légère déception.

-Oui, je reviens demain après-midi mais vous serez déjà partie.
-D’accord.

Elle marqua une pause avant de reprendre : 

-Je vous remercie pour vos soins Lisa…. Vous êtes douce et vous n’imaginez pas à quel point vos paroles et vos gestes ont été réconfortants… Vous m’avez aidée à tenir le coup et ça je ne l’oublierai jamais…

Je restai muette. Saisie par l’émotion résultant de ses paroles à la fois sincères et généreuses.
C’est alors qu’elle écarta les bras, pour m’inviter à me blottir au creux de ses membres fatigués par la maladie.
Je ne fais pas de câlins aux patients. Même pas la bise. C’est une frontière naturelle qui s’est instaurée dès le début de ma carrière. Une des branches de la juste distance dont on parle tant….
Ma frontière à moi était là. Je massais, lavais, soignais les patients mais je ne les laissais pas me toucher. Au propre comme au figuré.
Mais ce jour-là était différent des autres. Ce jour-là, je ne fonctionnais pas comme d’habitude parce qu’en lieu et place de mes tripes se trouvait une bombe ténébreuse prête à exploser.
Je ne sais pas pourquoi mais cela m’a paru naturel de m’approcher d’elle, coller ma joue à la sienne et accepter l’accolade qu’elle m’offrait.
Madame D m’a serrée dans ses bras et les larmes sont montées.😢 Un instant magique, hors du temps. En m’enlaçant ainsi, elle m’a pris quelque chose. La boule de tristesse. Aussi incroyable que cela puisse paraître, c’est auprès d’une étrangère que je trouvai mon salut….
Après avoir déposé un bisou sur ma joue, elle relâcha  son étreinte pour observer mes yeux humides.
Elle a seulement ajouté :

-Ça va aller maintenant…

Elle avait saisi ma détresse.

Je lui ai souri et ai quitté sa chambre en la remerciant.
Après ça, j’ai couru aux toilettes et j’ai pleuré. J’étais libérée d’un poids.

Pourquoi ?
Comment ?
Je n’en ai aucune idée. Peut-être son affection spontanée m’a-t-elle surprise par son imprévisibilité. Peut-être avais-je juste besoin d’un peu d’affection et de reconnaissance ce jour-là.
Je n’en sais rien et à vrai dire je m’en fiche. J’ai juste appris que le soignant n’est finalement pas toujours celui que l’on croit.
On soigne physiquement mais la richesse des rencontres que nous faisons grâce à notre métier fait de nous des nécessiteux. Nous sommes  des drogués aux rapports humains et les services de soins sont nos dealers. Alors oui, même si parfois j’ai envie de tout plaquer parce que je suis épuisée, je reste. Je reste pour ça, pour eux, parce que des madame D j’en ai rencontré un tas finalement et lorsqu’on passe son temps à s’occuper des autres, ça fait tellement de bien de laisser les choses s’inverser naturellement. Ne serait-ce que pendant quelques secondes, l’espace d’un câlin atomique auquel aucune boule sombre ne résiste.💣🌺

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire