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lundi 10 septembre 2018

J14, épisode 3 : Réveiller la concierge





Commère : nom féminin, latin ecclésiastique  « commater », marraine. Personne curieuse et bavarde qui colporte les nouvelles partout.



Il faut l’avouer : on a tous un petit côté concierge abonnée à Voici. Mais certaines ont carrément des parts dans l’entreprise qui publie ce magazine !
Comme je m’y attendais, certaines de mes collègues étaient adeptes des ragots les plus inintéressants du monde et comme je m’y attendais également, à sympathiser avec un interne dès mon arrivée,beau gosse qui plus est,  je m’exposais à la une du journal des scoops à deux balles.

Christelle, infirmière depuis plusieurs années dans le service,  avait attaqué la première alors que j’entrai dans l’office pour ma pause de midi. J’arrivais la dernière à chaque fois mais ce jour-là encore davantage à cause de mon petit incident vomitoire du matin…
-Alors, où étais-tu Sarah ? On commençait à se poser des questions…

Elle blague ou bien elle a déjà oublié ce qu’il m’est arrivé il y a quelques heures ? Parce qu’en ce qui me concerne, cette expérience restera gravée dans mes mémoires ad vitam aeternam…

Son intonation avait juste ce qu’il fallait de sarcasme pour provoquer une interrogation sur ses intentions. Si elle n’avait pas fait un clin d’œil amusé à Aurélie, une aide-soignante assise face à elle, j’aurais presque pu croire qu’elle s’inquiétait réellement pour moi.

Je répondis naïvement :
-Non, je terminais mon tour de midi. J’avais pris du retard à cause de Monsieur Terry.
-Terry, c’est le nom de famille de Morgan ? Je croyais que c’était Malo…

De là, elle pouffa comme une ado boutonneuse au concert des One Direction et moi…je restai muette en affichant un sourire pincé dont on pouvait certainement percevoir la fausseté.

Aurélie, la charmante langue de vipère en chef du service ajouta :
-Au fait, tu ne nous parles pas beaucoup de ta vie Sarah…tu es célibataire ?

Le rouge me monta aux joues plus que je ne le voulais. Et dire que ces deux-là restaient dans le service tandis que d’autres le quitteraient bientôt.

Y a pas moyen d’échanger les mutations ? Je garde  Charlène et Marion et je vous donne Aurélie et Christelle en échange ! C’est kif-kif ! Et en plus ces deux spécimens de soignants sont équipés d’un radar à potins infaillible ! Je vous fais cadeau du balai de sorcière qui va avec !

-C’est bon les filles vous êtes lourdes ! intervint Charlène.

Ma bonne fée…merci Mimi !

Le sourire qu’elle m’adressa suffit à me faire relever la tête. Après tout, je n’avais rien à cacher, ni sur mes relations amicales avec Morgan, ni sur ma vie privée (normal, elle était vide).
-Non, je n’ai personne dans ma vie. Et Morgan s’appelle bien docteur Malo. Pour mémoire,  monsieur Terry est le patient supposé être sur ton secteur mais que tu m’as refilé parce que tu estimais que c’était un cas intéressant qui pourrait m’apprendre beaucoup de choses sur la chirurgie.

À peine avais-je sorti ma tirade que je regrettai déjà le ton accusateur que j’avais employé.

Calmos Sarah, quatorzième jour, je te le rappelle…Calmos.

Christelle fronça à peine les sourcils et ajouta :
-Je plaisante Sarah mais raconte-nous en un peu plus sur toi… Alors tu es arrivée seule dans la région ? Pas de mec à suivre ?
- Non, je n’avais personne à suivre.
Je marquai une pause avant de préciser :
-… Mais à fuir oui…

Un silence s’ensuivit.
Même celles qui portaient peu d’attention à notre échange auparavant me regardèrent d’un air interrogateur. Ce petit mot de quatre lettres avait suffi pour réveiller la concierge endormie en chacune d’entre elles. 

« Fuir »

-C’est bon Christelle, lâche-la maintenant ! renchérit Charlène

Elle pinça les lèvres et se força à sourire en ravalant le venin qui lui servait de salive.
Jusqu’à la fin du repas, la discussion tourna autour des patients et de nos internes. Christelle et Aurélie me jetaient de petits coups d’œil chaque fois que Morgan était évoqué mais je faisais semblant de ne pas les remarquer.

Dans l’après-midi, alors que je me trouvais seule avec Charlène en salle de soin, je fus prise d’une envie d'évoquer ce qui m’avait menée ici, dans cette ville inconnue, cet hôpital inconnu, ce service inconnu…
Je n’en avais parlé à personne depuis trois semaines, à part à mon autre moi, cette pauvre fille naïve qui s’était fait avoir pendant des années sans rien voir ni savoir. Celle qu’on croyait trop bonne pour un jour réagir à la trahison qu’elle avait subie. Celle qu’on prenait pour une bonne sœur aveugle tissant des tapis en haut du mont Ghefel à Lhassa. Une figure de sainteté qui avait fui l’intolérable, la déception et  la perfidie.
Peut-être avais-je senti le besoin de me justifier sur mes propos du midi ou l’envie, en me confiant, de me rapprocher de celle qui s’apprêtait à partir. Celle qui fut la première à m’accueillir avec enthousiasme.

Je préparais un pochon de vitamines pour un de mes patients quand Charlène se pencha par-dessus mon épaule et  me souffla :
-Dis donc, tu as réussi à faire taire Christelle et Aurélie ce midi…félicitations ! C’est un exploit ! En revanche, depuis, elles cherchent absolument à  connaitre les raisons qui t’ont fait venir ici. Elles ont questionné tout le monde, même Huguette !

Je souris à l’idée que personne n’ait pu apporter de réponse à leurs interrogations vu que tout le monde ignorait mes raisons. 
J’hésitai un court instant, avant de me lancer :
-Tu sais Charlène…si je suis arrivée ici…
- Arrête ! m’interrompit-elle, Tu n’as pas à me raconter si tu n’en as pas envie Sarah !
-Je n’en ai pas envie mais j’en ai besoin…

Je vis alors en son regard, la certitude que tout ce que je dirais ensuite ne serait affligé d’aucun jugement…

-Si je suis là, c’est parce que j’ai dû fuir mon ancien service et mon ancienne vie... Tout ça à cause de Thomas, mon ex-collègue qui est aussi ….celui avec qui je partageais ma vie…


                 

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