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jeudi 8 novembre 2018

J21 (ép4) : Éblouie

Encore une fois le silence  laissait place au flot agité de pensées négatives qui venaient s’écraser sur les parois de ma boite crânienne comme des vagues tempétueuses échouant sur des rochers.

-Sarah, il faut vraiment qu’on parle de samedi soir…

Morgan appuya sur le  « vraiment » comme si je n’avais pas compris que c'était important pour lui.

Dis quelque chose Sarah ! N’importe quoi, ce qui te passe par la tête ! Il faut absolument combler ce vide sonore qui laisse place à n’importe quelle possibilité.

Et je ne voulais pas que cette place soit prise par quoi que ce soit. Il s’était passé des choses deux jours auparavant, mais je ne souhaitais pas en parler. Pas maintenant, pas comme ça, pas après avoir tenté de réanimer ma patiente. Pas après avoir essayé de faire repartir son cœur. Le mien était éteint de toute façon, en arythmie, complètement désorganisé.

Je donnais tout pour mes patients, mais n’avais pas la force de faite de même avec mon entourage. Je risquais trop. Je l’avais fait auparavant et j’avais échoué. Alors, après  Thomas, Sabine et leur relation fécaloïde, je m’étais juré de ne plus jamais exposer mon cœur au moindre risque de  contamination par des excréments.

Un proverbe africain dit : « Si tu ne veux pas avoir les pieds qui puent, contourne la merde »

Je savais très bien de quoi Morgan voulait parler.

Samedi soir. Soirée de départ de Marion et Charlène. Caipirinha. Restaurant.Vin. Bar dansant. Re- Caipirinha. Arrivée de Morgan.  Vodka. Ivresse. Désinhibition. Pleurs. Consolation dans des bras rassurants.  Re-Vodka. Dérapage incontrôlé. Retour maison accompagnée. Réveil dénudée . Morgan à côté. Mal de tête.  Gène réciproque. Doliprane. Fin de l’histoire.

J’avais prétexté une journée chargée avec visite de mes parents et nous nous étions quittés en nous saluant par un signe de la main.  Mais comment avais-je pu perdre le contrôle à ce point ?! J’aimais bien Morgan, mais je ne l’aimais pas. Il était sympa avec moi et j’appréciais de parler avec lui, mais à aucun moment l’idée de me réveiller nue à ses côtés un dimanche matin ne m’avait effleuré l’esprit (je parle de l’esprit clair, pas de celui imbibé par une alcoolémie importante).

-Je crois qu’on a commis une erreur. Reprit-il.

Quoi ? C’est moi l’erreur ? Je le sais… Mais mon orgueil en prend un coup quand même…

-Je suis d’accord. Répondis-je en levant enfin la tête.
-J’ai eu tort de partir comme ça dimanche matin. Il fallait mettre les choses à plat.
-C’est vrai, mais je crois que nous étions tous les deux surpris par ce qui s’était passé et …
-Je suis parti vite. M’interrompit mon interlocuteur.
-Je t’ai presque mis à la porte.
-Une fois rentré chez moi j’ai regretté…

Aie, deuxième uppercut dans mon ego.

-Moi aussi, arguai-je malgré tout.
-J’ai regretté de ne pas avoir passé la journée avec toi.
-Moi auss…

Hein ? Quoi ? Comment ? Heu, je ne suis pas sûre d’avoir compris.

-Morgan , je te cherchais justement ! apostropha le docteur Perrot en entrant dans l’office juste à point.

Un mélange de stupeur et de soulagement devait se lire sur mon visage, car Morgan lâcha ma main avant de me lancer un regard déçu. Il se leva et fit face à son supérieur, me laissant stupéfaite sur ma chaise.

-Oui Bernard ? Il y a un problème ?
-J’ai eu l’équipe d’anesthésie, madame Dupuis va être réveillée. Ils proposent que tu assistes à l’extubation.

Puis se tournant vers  une Sarah rouge de gêne , il ajouta :

-Et vous aussi Sarah…

C’est la première fois que je vis le chef de service m’adresser un sourire volontaire.

Dans l’ascenseur qui nous menait tous les trois au bloc opératoire, je sentais le regard insistant de Morgan sur moi, mais ma tête était déjà à l’extubation de ma patiente. Qu’allai-je lui dire, Quels souvenirs garderait-elle des événements ? Quelles séquelles ? Quelles seraient les conséquences de son hémorragie ?
À peine étions-nous arrivés en salle de réveil, équipés de masques, charlottes et surchaussures  que l’infirmière anesthésiste arrêtait la sédation.

Madame Dupuis ouvrit les yeux au bout de quelques minutes, son assistance respiratoire put être arrêtée et son tube enlevé. Mon attention fut centrée sur ses premiers battements de cils, son premier froncement de sourcils, le premier mouvement de ses mains ou ses lèvres qui grimacèrent. Comme on s’émerveille des premiers gestes d’un bébé, je fus éblouie par son retour à la vie.

Je savais que je devais retourner dans mon service pour reprendre mes soins et soulager mes collègues qui tournaient avec une infirmière en  moins depuis quelques heures, mais je n’arrivais pas à m’y résoudre. J’échangeai avec les infirmières du bloc ou les anesthésistes sur la manière dont s’était déroulée la réanimation de madame Dupuis. Maintenant qu’elle était éveillée, nous pouvions prendre les choses avec plus de détachement et parfois même avec un peu d’humour et cela me fis un bien indescriptible.
Ça y est c’était fini. Madame Dupuis était là, en face de moi, monitorée, perfusée, mais surtout vivante et consciente.
Avec l’animation qui régnait autour d’elle, elle mit quelques instants à remarquer ma présence et me reconnaître derrière mon masque. 
Elle me fixa avant de me sourire.

Je n’avais pas besoin de mots, ce sourire me suffit pour apaiser l’angoisse qui avait pris crescendo, une place que je ne voulais pas lui accorder.



Oui cela me suffit : ma patiente était là et elle me souriait. 

mercredi 31 octobre 2018

J 21, 3ème partie : Une armée





Je me sentais sale. 

Poisseuse de toute cette énergie dépensée et de ces espoirs qui avaient failli interrompre les battements de mon cœur aussi.  J’étais sonnée, comme dans une bulle , après cette épreuve physique et psychologique.

Sur le trajet qui nous menait au bloc opératoire, Madame Dupuis  avait fait un nouvel arrêt cardiaque. C’est ainsi que je m’étais retrouvée, à nouveau, à genoux sur le lit pour pratiquer un massage cardiaque externe. Le lit continuait d’avancer, poussé activement par deux brancardiers et escorté d’un côté par Morgan, l’interne héroïque et de l’autre par le docteur Perrot,  tyran de chef de service.
Comme je m’en doutais, dès l’arrivée à l’entrée du bloc, une infirmière me relaya. J’avais vu le lit, ma patiente et toute son escorte disparaître derrière les portes à fermeture automatique. Je ne sais pas combien de temps j’étais restée là, hébétée, les bras ballants et le pantalon maculé de sang.

Toujours est-il que lorsque je regagnai mon service, le rythme quotidien avait repris son cours. Chacun était affairé à préparer ses soins et le chariot d’urgence avait retrouvé sa place. Le scellé* avait disparu et le plateau du dessus gardait les traces de l’agitation survenue quelques minutes auparavant.
Mes collègues m’accueillirent avec attention. Chacun d’eux interrompit son travail pour venir à ma rencontre. Même Aurélie et Christelle affichaient un air compatissant. Il y avait donc un peu de bonté sous ces enveloppes humaines aux allures de concierges permanentées ?
!
-Ça va Sarah ? Pas trop sonnée ? s’inquiéta Sylvain.

-Tu as fait de ton  mieux ! ajouta Christelle.

-Il n’y a plus qu’à attendre maintenant, t’inquiète pas, ils vont vite trouver la source de l’hémorragie. dit Aurélie à son tour.

-Va prendre une douche, on s’est réparti ton secteur. renchérit Christelle.

Pourquoi tant de gentillesses et de compassion soudainement ? Parce qu’elles m’avaient vue me battre pour tenter de sauver une vie ? Elles avaient été témoins de ma bataille à main nue, de mon combat contre le sanglant imprévu qui avait mis en branle la routine quotidienne du service.

En fait, non, elles n’étaient pas restées simples spectatrices… Les images me revinrent tandis que l’eau coulait sur ma peau pour tenter d’effacer les traces de ce qui venait de se passer.

Mes collègues étaient montées au front avec moi.


Elles avaient livré bataille à mes côtés. Aussi différentes que nous soyons les unes des autres et même si nos liens, à ce jour, n’en étaient qu’à de simples rapports professionnels, durant ces quelques minutes, nous avions oublié nos différends.

Sylvain avait perfusé madame Dupuis. Christelle avait injecté l’Adrénaline  demandée par Morgan. Aurélie avait amené le chariot d’urgence puis le tensiomètre. D’autres avaient tout organisé par téléphone pour le départ au bloc de madame Dupuis : brancardiers, anesthésistes, infirmières de bloc opératoire.
Plusieurs mains s’étaient jointes dans un seul et même but : faire battre un cœur.

Quelques  larmes  montèrent  lorsque je posai les yeux sur ma tenue de travail qui formait désormais une boule rouge et blanche sur le sol.
A cet instant précis, je ne souhaitais qu’une chose : que madame Dupuis s’en sorte.

Je serais incapable de dire combien de temps j’étais restée sous la douche dans le vestiaire. Trente minutes ? Une heure ? En  remontant dans le service, je fus surprise de voir que Morgan était revenu. Mes collègues formaient un attroupement autour de lui.
Je hâtai le pas avec la crainte d’avoir raté une information importante concernant l’état de santé de ma patiente. Mon  inquiétude devait se lire sur mon visage car avant même que je n’atteigne le groupe et que mes collègues ne me voient, Morgan me remarqua et me sourit en disant sur un ton qui se voulait rassurant :

-Elle est sortie du bloc. On a trouvé l’hémorragie… Une suture de l’anastomose qui a lâché.

Tout le monde me regardait mais je restai muette, attendant un « mais » qui introduirait forcément un « on a fait tout ce qu’on a pu mais c’était trop tard » ou « malgré tous nos soins, elle est décédée en salle de réveil ».
Morgan reprit pour achever la torture de l’attente :

-Elle a reçu six poches de sang et trois plasmas. Elle est toujours intubée mais pour l’instant ta patiente est stable sur le plan hémodynamique.

Il appuya sur le « ta » avec un  sourire aussi  victorieux qu’un lycéen venant de voir son nom sur la liste des admis au baccalauréat.

-Vous méritez bien une petite pause café ! lança Sylvain, comprenant que mon mutisme était dû à l’émotion et qu’il n’était pas nécessaire que tout le monde assiste au torrent de larmes qui risquait de me submerger d’un moment à l’autre.

Je suivis Morgan en salle  de pause où je l’observai verser la potion noire revivifiante dans deux tasses. Il prit place sur la chaise à côté de moi et me tendit le mug de café.

-Tu as assuré Sarah, bravo. Souffla-t-il comme s’il avait peur de me voir défaillir en parlant trop fort.

-Tout le monde a assuré. Toi en particulier. Tu as pris les choses en main avec  professionnalisme et confiance.

-Peut-être mais tu étais en première ligne et ça fait quoi ? Deux semaines ? Trois ? Que tu es là ? On dirait que tu fais partie du service depuis des années !

Je soufflai avant de répondre :

-Mais si j’étais passée plus tôt ou si j’avais regardé immédiatement sous ses draps ou…

-Ça n’aurait rien changé ! me coupa-t-il en attrapant ma main. Elle va s’en sortir !


Son geste me déstabilisa plus que ses paroles. Je fixai la tasse devant moi et sombrai à nouveau dans le mutisme. Il cherchait un regard que je refusais de lui accorder puis il dit tout bas :

-Et maintenant, si on parlait de ce qu’il s’est passé samedi soir ?...



Chaque service de soin doit être équipé d'un chariot d'urgence. Celui-ci permet, en cas de détresse vitale, de manipuler avec rapidité drogues et matériel de réanimation. Il est contrôlé régulièrement  et après chaque utilisation (péremptions, bon fonctionnement du matériel). Le scellé est un cadenas en plastique rigide numéroté et à usage unique, ouvrable avec une paire de ciseaux. Il garantit la disponibilité des produits et équipements du chariot d'urgence.