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lundi 17 septembre 2018

J14 : 4ème épisode: Non merci !


C’est une histoire tellement banale, pathétique, commune, répandue, celle de la femme bafouée. Mais quand cela vous arrive à vous, ces qualificatifs n’ont  plus lieu d’être !

Quand vous découvrez la vérité sur ce qu’est votre vie, vous la trouvez soudainement extraordinaire. 
Pitoyablement extraordinaire !

Lorsque vous apprenez que la personne en laquelle vous aviez le plus confiance est en fait celle qui en est la moins digne, votre monde s’écroule. Un gouffre immense apparaît soudain sous vos pieds comme une injection  de Digoxine  surdosée qui provoque un arrêt cardiaque immédiat. Manquerait plus que le docteur Mamour pour vous réanimer… Malheureusement, mon docteur beau gosse à moi était occupé à faire du bouche à bouche et masser de thorax de quelqu’un d’autre.

Thomas, c’était mon premier amour. Celui qu’on rencontre à seize ans au lycée et avec lequel on grandit.  Je pensais aussi vieillir avec lui. Il avait deux ans de plus que moi et donc une longueur d’avance sur l’évolution professionnelle. Altruiste, comme moi. Infirmier, comme moi. Sincère, comme moi (enfin je le croyais).

Je me souviens de ma joie lorsque, fraîchement diplômée,  j’avais su que j’étais recrutée dans le même service que lui. J’ai également en mémoire sa mine déconfite lorsque je lui avais annoncé la nouvelle. Nous étions alors dans notre cuisine, en train de préparer le dîner. Il était tellement troublé qu’il s’était coupé le bout du doigt en épluchant un oignon. Je ne m’étais pas vraiment posé de question sur ce qui pouvait motiver une telle gène. De toute façon, l’issue aurait été la même. Seul le temps écoulé depuis aurait changé…

Et puis, mes premiers jours dans ce service de réanimation aux technicités multiples et son comportement à lui, froid et distant. A l’opposé de ce que j’aimais de lui depuis plusieurs années. Là non plus je ne lui avait pas demandé d’explications. Je m’étais résolue à l’idée que je découvrais une nouvelle facette de Thomas, sa conscience professionnelle le poussant à me traiter comme une consoeur lambda.  Les regards de mes nouvelles collègues étaient, pour certains, chargés de pitié (mais ça je ne le compris qu’après) et pour d’autres, quelques peu méprisants. 
Je me souviens surtout de ses yeux à elle, au début. Ils étaient complètement différents de ceux que je garderai en mémoire. Le regard auquel je pense encore fréquemment, c’est celui,  victorieux, qu’elle affichait lorsque je les avais surpris, elle et mon homme en sous-vêtements dans mon lit, notre lit. Celui que nous partagions depuis six ans. J’avais compris, à cet instant, la signification de tous ces regards à l’hôpital. 

Quand ton mec se tape une de tes collègues sous ton nez depuis plus d’un an, il y a de quoi avoir pitié d’une pauvre fille comme moi… 



Même moi je me suis détestée. 
Et encore plus après : les cris, les pleurs, le dégoût, l’ultimatum, les supplications, le choix, la vérité et le départ. Un parcours si nouveau pour moi mais tellement commun à beaucoup de personnes, hommes et femmes confondus.

Bref pour résumer, Thomas m’a quittée pour une petite pouffiasse blonde dont la simple évocation du prénom me donne envie de dégobiller : Sabine.
 
Ça y est j’ai vomi

Je racontai tout ça à une Charlène au regard fixe dont parfois quelques « l’enfoiré » ou « mais quelle cruauté » venaient déranger l’intensité compatissante.
Et oui, j’avais fui parce que je ne savais que faire d’autre. Continuer à travailler avec celui que j’aimais toujours et qui affichait désormais ouvertement sa relation avec une consœur ? 
Non merci. 
Retourner vivre chez mes parents et subir l’impatience d’un homme qui me pressait de remballer au plus vite mes affaires pour qu’une blondasse y mette les siennes à la place? 
Non plus.
J’avais tenu trois mois dans ce mélodrame à la Grey’s Anatomy puis j’étais partie. Mon recrutement dans ce nouvel hôpital situé dans la ville voisine n’avait pris que deux semaines. Le temps de trouver un logement à côté et de tourner une page pour passer au chapitre suivant.
Alors oui, finalement, j’avais des choses à cacher aux vipères et non, je ne me laisserais pas séduire par un collègue de travail. Je ne me laisserais plus jamais séduire par qui que ce soit d’ailleurs.

Mon métier était mon salut, mes premiers pas marchés après un marathon, le Doliprane qui achevait mes maux de têtes, mon atterrissage en douceur après un vol plein de turbulences, ma solution pour reconstruire petit à petit ce que Thomas et Sabine (re-vomi) avaient émietté et piétiné.

Je terminai ce premier jour en autonomie sur des aveux qui me forçaient à revenir sur un passé que je voulais effacer. Si Charlène avait réellement eu les pouvoirs de Joséphine,l'ange gardien, j’aurais vraiment aimé qu’elle offre un billet d’avion à destination de l’Oubli à ce poids que je traînais derrière moi.
Je rêvais alors à un avenir plus léger, comme une plume blanche se laissant porter par le vent avec douceur et grâce.  Malgré une matinée difficile, je venais de passer une nouvelle étape importante ce jour-là : j’étais autonome. 
Un peu lente, d’accord, mais autonome ! 

A chaque jour son lot de nouveautés, je m’endormis ce soir-là en me demandant quelle serait la prochaine étape importante pour mon évolution dans ce service de chir molle : une réa, une formation, de nouvelles rencontres ? … L’avenir me dirait très rapidement quel serait mon prochain « Jour J »….

vendredi 14 septembre 2018

Traverser la rivière


Soigner puis être soigné.

Accueillir les familles des patients et visiter un frère  malade.

Soulager la douleur et lutter contre son propre supplice.

Parfois nous passons de l’autre côté.

De debout auprès du patient, nous nous retrouvons allongé devant un soignant. Une figure acrobatique de l’âme. Un salto arrière  avec réception hésitante. Le point de vue change. Au lieu d’un panorama dégagé sur une chambre aseptisée, notre vision rétrécit pour ne plus se concentrer que sur un détail : une barbe grisonnante, un nez en trompette, des lunettes rouges, mais tout ça vu d’en dessous…

Nous sommes jetés dans l’eau froide de la rivière des pathologies et nous devons nous battre pour  arriver sur l’autre berge sans trop de dégâts. Pas de bouée, juste la force des bras et des jambes pour traverser.  D’un côté un état de santé optimal, et de l’autre les séquelles de l’être et du corps.

De celui qui troue la peau, nous devenons celui dont les bras se couvrent de taches bleutées et piquetées de points rouges d’injections.

Alors dépendants, en attente,  nous tentons d’interpréter le  moindre regard ou mot savant attribué à notre corps ou celui du membre de notre famille touché.
D’averti à amateur, nous sommes toujours dans l’ignorance quand nous traversons la rivière. Comme un nageur débutant, craignant les courants et la profondeur.

Qu’advient-il de nos compétences professionnelles lorsqu’un de nos proches doit nager dans l’eau froide à son tour ?
Où est ma place alors ? Suis-je infirmière ou sœur ? Soignante ou fille ?

Tout à la fois, me dites-vous ?

Le début du morcellement de mon âme en quelques morceaux, un fractionnement progressif, comme des pansements que l’on découpe pour les ajuster à la forme atypique d’une cicatrice. Un petit bout pour chaque victoire et un autre séparé du reste de ma psyché par un échec, une déception.

Je souffre autant que toi, mais je dois me montrer confiante parce que dans les moments de doutes, je suis la cousine infirmière et non la petite fille avec laquelle tu jouais au ballon il y a quelques années de cela. Je pleure aussi, mais je travaille mon sourire face au miroir. J’ai peur également, mais j’enfile ma cape de supergirl  à chacune de nos rencontres.
Je suis comme vous. J’aime et je souffre de risquer la perte d’un être cher. Je vis, je souris. Je rêve d’une existence à la vue dégagée sur une colline derrière laquelle le soleil se lève en se mêlant au rose du ciel. Je crains les nuages et l’orage, mais j’investis dans un parapluie taille XXL en forme de cœur.



Je suis là mais j’ai peur, encore plus pour  toi que pour moi.
Alors je me contente d’aimer, encore et toujours.
Je suis là et j’aime.
Au-delà de mon incertitude, mes craintes et mes ignorances, ma solution à moi est d’être là et d’aimer.

À  P.  et  K.

lundi 10 septembre 2018

J14, épisode 3 : Réveiller la concierge





Commère : nom féminin, latin ecclésiastique  « commater », marraine. Personne curieuse et bavarde qui colporte les nouvelles partout.



Il faut l’avouer : on a tous un petit côté concierge abonnée à Voici. Mais certaines ont carrément des parts dans l’entreprise qui publie ce magazine !
Comme je m’y attendais, certaines de mes collègues étaient adeptes des ragots les plus inintéressants du monde et comme je m’y attendais également, à sympathiser avec un interne dès mon arrivée,beau gosse qui plus est,  je m’exposais à la une du journal des scoops à deux balles.

Christelle, infirmière depuis plusieurs années dans le service,  avait attaqué la première alors que j’entrai dans l’office pour ma pause de midi. J’arrivais la dernière à chaque fois mais ce jour-là encore davantage à cause de mon petit incident vomitoire du matin…
-Alors, où étais-tu Sarah ? On commençait à se poser des questions…

Elle blague ou bien elle a déjà oublié ce qu’il m’est arrivé il y a quelques heures ? Parce qu’en ce qui me concerne, cette expérience restera gravée dans mes mémoires ad vitam aeternam…

Son intonation avait juste ce qu’il fallait de sarcasme pour provoquer une interrogation sur ses intentions. Si elle n’avait pas fait un clin d’œil amusé à Aurélie, une aide-soignante assise face à elle, j’aurais presque pu croire qu’elle s’inquiétait réellement pour moi.

Je répondis naïvement :
-Non, je terminais mon tour de midi. J’avais pris du retard à cause de Monsieur Terry.
-Terry, c’est le nom de famille de Morgan ? Je croyais que c’était Malo…

De là, elle pouffa comme une ado boutonneuse au concert des One Direction et moi…je restai muette en affichant un sourire pincé dont on pouvait certainement percevoir la fausseté.

Aurélie, la charmante langue de vipère en chef du service ajouta :
-Au fait, tu ne nous parles pas beaucoup de ta vie Sarah…tu es célibataire ?

Le rouge me monta aux joues plus que je ne le voulais. Et dire que ces deux-là restaient dans le service tandis que d’autres le quitteraient bientôt.

Y a pas moyen d’échanger les mutations ? Je garde  Charlène et Marion et je vous donne Aurélie et Christelle en échange ! C’est kif-kif ! Et en plus ces deux spécimens de soignants sont équipés d’un radar à potins infaillible ! Je vous fais cadeau du balai de sorcière qui va avec !

-C’est bon les filles vous êtes lourdes ! intervint Charlène.

Ma bonne fée…merci Mimi !

Le sourire qu’elle m’adressa suffit à me faire relever la tête. Après tout, je n’avais rien à cacher, ni sur mes relations amicales avec Morgan, ni sur ma vie privée (normal, elle était vide).
-Non, je n’ai personne dans ma vie. Et Morgan s’appelle bien docteur Malo. Pour mémoire,  monsieur Terry est le patient supposé être sur ton secteur mais que tu m’as refilé parce que tu estimais que c’était un cas intéressant qui pourrait m’apprendre beaucoup de choses sur la chirurgie.

À peine avais-je sorti ma tirade que je regrettai déjà le ton accusateur que j’avais employé.

Calmos Sarah, quatorzième jour, je te le rappelle…Calmos.

Christelle fronça à peine les sourcils et ajouta :
-Je plaisante Sarah mais raconte-nous en un peu plus sur toi… Alors tu es arrivée seule dans la région ? Pas de mec à suivre ?
- Non, je n’avais personne à suivre.
Je marquai une pause avant de préciser :
-… Mais à fuir oui…

Un silence s’ensuivit.
Même celles qui portaient peu d’attention à notre échange auparavant me regardèrent d’un air interrogateur. Ce petit mot de quatre lettres avait suffi pour réveiller la concierge endormie en chacune d’entre elles. 

« Fuir »

-C’est bon Christelle, lâche-la maintenant ! renchérit Charlène

Elle pinça les lèvres et se força à sourire en ravalant le venin qui lui servait de salive.
Jusqu’à la fin du repas, la discussion tourna autour des patients et de nos internes. Christelle et Aurélie me jetaient de petits coups d’œil chaque fois que Morgan était évoqué mais je faisais semblant de ne pas les remarquer.

Dans l’après-midi, alors que je me trouvais seule avec Charlène en salle de soin, je fus prise d’une envie d'évoquer ce qui m’avait menée ici, dans cette ville inconnue, cet hôpital inconnu, ce service inconnu…
Je n’en avais parlé à personne depuis trois semaines, à part à mon autre moi, cette pauvre fille naïve qui s’était fait avoir pendant des années sans rien voir ni savoir. Celle qu’on croyait trop bonne pour un jour réagir à la trahison qu’elle avait subie. Celle qu’on prenait pour une bonne sœur aveugle tissant des tapis en haut du mont Ghefel à Lhassa. Une figure de sainteté qui avait fui l’intolérable, la déception et  la perfidie.
Peut-être avais-je senti le besoin de me justifier sur mes propos du midi ou l’envie, en me confiant, de me rapprocher de celle qui s’apprêtait à partir. Celle qui fut la première à m’accueillir avec enthousiasme.

Je préparais un pochon de vitamines pour un de mes patients quand Charlène se pencha par-dessus mon épaule et  me souffla :
-Dis donc, tu as réussi à faire taire Christelle et Aurélie ce midi…félicitations ! C’est un exploit ! En revanche, depuis, elles cherchent absolument à  connaitre les raisons qui t’ont fait venir ici. Elles ont questionné tout le monde, même Huguette !

Je souris à l’idée que personne n’ait pu apporter de réponse à leurs interrogations vu que tout le monde ignorait mes raisons. 
J’hésitai un court instant, avant de me lancer :
-Tu sais Charlène…si je suis arrivée ici…
- Arrête ! m’interrompit-elle, Tu n’as pas à me raconter si tu n’en as pas envie Sarah !
-Je n’en ai pas envie mais j’en ai besoin…

Je vis alors en son regard, la certitude que tout ce que je dirais ensuite ne serait affligé d’aucun jugement…

-Si je suis là, c’est parce que j’ai dû fuir mon ancien service et mon ancienne vie... Tout ça à cause de Thomas, mon ex-collègue qui est aussi ….celui avec qui je partageais ma vie…